Il faut éclairer la conscience et non la contraindre
Diderot
Et si les hommes essayaient la paix ? Peut-être s'apercevraient-ils que les différences entre eux – de race, de foi, de coutumes -, ces divergences qui leur avaient paru jusqu'alors insupportables ne sont que singularités minimes si l'on envisage ce qui fonde leur commune destinée.
A travers l'histoire de Nathan le Sage, Gotthold Ephraïm Lessing, grande figure de la littérature allemande classique, imagine une fable philosophique où les trois religions révélées peuvent se réconcilier en un dialogue fraternel. A son époque, au XVIIIe siècle, on pourfendait les juifs, on vomissait les musulmans, on se crachait à la figure entre chrétiens. Nous voici transportés, par la magie du théâtre, au XIIe siècle, à Jérusalem, sur cette terre d'Orient mythique où les civilisations se croisent et se fécondent depuis des millénaires…
Ce spectacle propose un mélange de jubilation et de réflexion : c'est avec ces ingrédients que se mêlent fête et politique.
J’ai mis en scène ce texte une première fois il y a quinze ans au théâtre de la Place à Liège, au Botanique à Bruxelles, en Wallonie et en France. Le mot « dieu » me paraissant étrange à l’époque, ma démarche était principalement sociologique.
Ma compréhension de la spiritualité a beaucoup évolué depuis. Cette fois, la philosophie du propos sera au cœur de notre travail. Ce mot « dieu » émeut ou révulse, inquiète ou agace, apaise ou surprend… Personne n’est indifférent à ce mot, quelle que soit son appartenance. Chaque protagoniste de la pièce en a d’ailleurs sa vision personnelle.
« Dieu » est dans toutes les bouches à chaque moment…La réponse donnée par Nathan à Saladin via la parabole des trois anneaux ne vieillit pas et garde toute son acuité et son mystère. Les résonances actuelles sont nombreuses dans toutes les parties du monde et pour toutes les obédiences. Cette histoire continue de me toucher quinze années plus tard, avec un retentissement inattendu…
Christine Delmotte
Une des plus hautes créations de l’humanité.
« L’œuvre, par sa grandeur et sa sérénité, a moins d’importance dans l’histoire théâtrale que dans celle de la conscience moderne et de la poésie. Elle fut en Allemagne la plus pure expression de cette fusion harmonieuse du rationalisme et du sentiment qui constitua l’idéal des « Lumières ». Poétiquement, ce drame demeure vivant par la chaleur humaine et la fraternité qui l’animent : le problème s’en trouve comme transporté au-dessus de toute dialectique, dans une calme et limpide spiritualité que rien ne peut obscurcir. Goethe le tenait pour une des plus hautes créations de l’humanité ».
Extrait de Nathan le Sage de Lessing, traduit par François Rey et présenté par René Radrizzani, Collection Romantique n°33, José Corti, 1991.
Gotthold Ephraim Lessing
Né à Kamenz, en Saxe, Gotthold Ephraim Lessing, fils d’un pasteur protestant, étudie les langues anciennes et le français à Meissen (Saxe), puis la théologie à Leipzig, avant de s’orienter vers la poésie et le théâtre. En 1748, il écrit sa première pièce intitulée le Jeune Érudit. De 1748 à 1758, il partage sa vie entre Berlin et Leipzig, et se lie d’amitié avec le poète Ewald Christian von Kleist. À la suite de quelques polémiques retentissantes, il devient un critique redouté.
À Berlin, il fonde, avec le philosophe Moses Mendelssohn et le critique Christoph Friedrich Nicolaï, la revue Lettres sur la littérature (1759-1765), qui, à travers une correspondance fictive, passe en revue les ouvrages contemporains. De 1760 à 1765, il est secrétaire d’un général prussien, gouverneur de la ville de Breslau. Il passe ensuite deux années à Berlin avant de participer, en 1767, à la création du théâtre national de Hambourg, en tant que dramaturge et critique ; mais cette première tentative de créer un théâtre permanent est un échec et il se retrouve sans ressources.
En 1770, Lessing accepte le poste de bibliothécaire de la célèbre bibliothèque du duc de Brunswick, à Wolfenbüttel (Basse-Saxe), petite ville où il demeure confiné. Ses dernières années sont assombries par la mort de sa femme, en 1778, et par de violentes polémiques théologiques.
Lessing se plut à opposer la liberté d’un Shakespeare à un art de courtisans asservi à des règles mesquines, celles du classicisme français. Malgré cela, il reste proche du rationalisme. Grand polémiste, il développe dans ses Lettres sur la littérature moderne des idées qui serviront de base aux thèmes essentiels du romantisme. Plus que la forme, c’est la vérité exprimée qui lui importe. Contrairement aux Français, il fait face à un vide complet de la scène littéraire allemande ; il ne peut y avoir d’opposition à des classiques allemands qui n’existent pas, mais aux modèles français que certains cherchent à imposer.
Il se consacra toute sa vie à la recherche de la vérité et fut hostile à toute intolérance, à tout préjugé de classe, de nationalité ou de religion. Comme Diderot, il est un mélange de l’homme ancien et de l’homme nouveau. Bien malgré lui, le classique, le raisonneur Lessing prépare la révolution romantique allemande, notamment en faisant admettre la relativité du beau et du goût, en prônant l’estropoetico, enthousiasme sans lequel il n’y a point de vraie poésie, en cherchant à replacer les œuvres d’art dans leur cadre historique et local, en refusant le tabou français des genres bâtards. Mettant en actes ses idées, il fut aussi à l’aise dans les comédies (Minna) que dans les drames (Nathan le sage), les fables, la critique (Dramaturgie de Hambourg).
